
Parrêsia, rhétorique et double bind institutionnel dans le travail social
- Posted by L'Hypno-Alchimiste
- Categories Réflexions professionnelles en travail social
- Date 14 mars 2026
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- Tags communication institutionnelle, double bind institutionnel, dynamique d’équipe, ethique, métacommunication, paradoxe institutionnel, parrêsia, posture professionnelle, réflexion professionnelle, travail social
Parrêsia, rhétorique et double bind institutionnel
Cet article prolonge directement une réflexion précédente consacrée au double bind institutionnel dans le travail social. Il interroge la parole professionnelle dans les institutions contemporaines, entre parrêsia, rhétorique, responsabilité éthique et tensions systémiques.
Cadre de lecture Point de vue d'un travailleur social, à lire avant de commencer
Cet article prolonge directement une réflexion précédente consacrée au double bind institutionnel dans le travail social. Dans ce premier texte, il était question d'une situation paradoxale que rencontrent régulièrement les professionnels : être pris entre plusieurs injonctions contradictoires qui semblent toutes légitimes.
Dans certaines institutions, on attend simultanément du professionnel qu'il dise la vérité, qu'il respecte la hiérarchie, qu'il protège les personnes accompagnées et qu'il maintienne l'équilibre de l'équipe. Ces attentes peuvent entrer en tension. Dans certains cas, parler peut produire un conflit. Se taire peut créer un malaise éthique. Agir peut avoir des conséquences imprévisibles.
Le professionnel se retrouve alors dans une position délicate où chaque choix comporte un coût.
C'est précisément ce type de configuration que la théorie systémique décrit sous le terme de double bind. Une situation dans laquelle les différentes réponses possibles semblent toutes problématiques.
La question qui se pose alors est simple en apparence : comment parler dans une institution lorsque dire la vérité devient risqué ?
Pour explorer cette question, il peut être utile de revenir à une notion ancienne de la philosophie grecque, remise en lumière par Michel Foucault dans ses derniers travaux : la parrêsia.
Cette notion permet d'aborder la question de la parole sous un angle éthique et politique. Elle permet également de comprendre pourquoi certaines prises de parole sont difficiles dans les organisations humaines.
L'objectif de cet article n'est pas de proposer une réponse définitive mais d'explorer les différentes postures possibles du professionnel face à ces situations.
La question qui se pose alors est simple en apparence : comment parler dans une institution lorsque dire la vérité devient risqué ?
La parrêsia : le courage de dire la vérité
Dans la Grèce antique, la parrêsia désigne une forme particulière de parole. Le mot signifie littéralement dire tout ce que l'on pense. Pourtant, la notion est plus subtile que cette traduction ne le laisse entendre.
Michel Foucault, dans ses cours au Collège de France, décrit la parrêsia comme une pratique éthique caractérisée par plusieurs éléments.
Premièrement, celui qui parle dit ce qu'il considère comme vrai. Il ne s'agit pas d'une simple opinion stratégique mais d'une parole sincère.
Deuxièmement, cette parole est adressée à quelqu'un qui détient une forme de pouvoir. Historiquement, il pouvait s'agir d'un tyran, d'un dirigeant politique ou d'une assemblée.
Troisièmement, la prise de parole comporte un risque pour celui qui parle. Le parrèsiaste s'expose à une sanction possible.
Quatrièmement, la parole est motivée par un souci de justice ou par une volonté d'améliorer la situation collective.
La parrêsia n'est donc pas simplement la liberté d'expression. Elle correspond à un acte de courage. Parler lorsque la vérité peut déranger implique une forme d'engagement personnel.
Dans l'Antiquité, ce rôle pouvait être tenu par le philosophe. Son rôle n'était pas seulement d'enseigner des idées abstraites mais parfois de rappeler au pouvoir certaines vérités inconfortables.
Foucault parle à ce sujet du courage de la vérité.
Cependant, ce courage ne doit pas être compris comme une simple bravoure individuelle. Dans la perspective foucaldienne, la parrêsia implique une relation particulière entre la vérité, le pouvoir et la responsabilité morale. Celui qui parle ne cherche pas seulement à s'exprimer, il accepte de se mettre en danger parce qu'il estime que la situation l'exige.
Dans les cités grecques, cette pratique avait une fonction politique. Elle permettait de maintenir une forme de vigilance collective face au pouvoir. Le parrèsiaste assumait le risque de déranger l'ordre établi pour rappeler certaines exigences de justice.
Lorsque Michel Foucault revisite cette notion, il ne le fait pas uniquement pour analyser l'Antiquité. Il s'intéresse à ce que cette figure peut nous apprendre sur les formes modernes de pouvoir.
Dans les sociétés contemporaines, le pouvoir ne se manifeste plus uniquement sous la forme d'un souverain ou d'un tyran. Il circule à travers des institutions, des procédures, des normes administratives et des cadres organisationnels. Les rapports de pouvoir deviennent plus diffus, parfois plus difficiles à identifier.
Dans ce contexte, la parrêsia ne disparaît pas. Elle change simplement de terrain.
Dire la vérité face à un roi n'est pas la même chose que dire la vérité dans une organisation, une administration ou une institution sociale. Pourtant, la structure du problème reste étonnamment similaire.
Celui qui prend la parole pour nommer un dysfonctionnement, signaler une difficulté ou remettre en question certaines pratiques peut se retrouver dans une position délicate. La parole peut être interprétée comme une critique de la hiérarchie, une remise en cause de l'organisation ou une perturbation de l'équilibre collectif.
Autrement dit, la parrêsia moderne ne se joue plus seulement dans les assemblées politiques ou face aux dirigeants. Elle se joue aussi dans les réunions d'équipe, dans les rapports professionnels, dans les espaces où les institutions réfléchissent à leur propre fonctionnement.
C'est précisément ce qui rend cette notion particulièrement pertinente pour comprendre certaines tensions du travail social contemporain.
Dans un contexte institutionnel complexe, dire la vérité ne relève plus seulement d'un choix moral individuel. Cela devient un acte situé, inscrit dans un réseau de relations professionnelles, de contraintes organisationnelles et de responsabilités envers les personnes accompagnées.
La parrêsia cesse alors d'être une simple figure philosophique pour devenir une question très concrète : dans quelles conditions une parole de vérité peut elle encore être entendue au sein des institutions contemporaines ?
La rhétorique : l'art de parler dans un monde complexe
Face à la parrêsia, les sociétés antiques ont également développé un autre art de la parole : la rhétorique.
La rhétorique n'a pas nécessairement pour objectif de dire toute la vérité. Elle vise plutôt à rendre une parole efficace et recevable dans un contexte donné.
Dans la tradition grecque, la rhétorique devient progressivement une discipline structurée. Elle s'intéresse à la manière dont les arguments sont construits, à la manière dont une idée peut être présentée et à la façon dont un auditoire peut être convaincu.
La rhétorique suppose donc une certaine adaptation au contexte. Celui qui parle ne s'adresse pas à un espace abstrait mais à des personnes concrètes, à des relations existantes et à un environnement social particulier.
Dans certaines situations, une vérité exprimée de manière brutale peut être rejetée immédiatement. Une formulation plus progressive peut permettre de faire passer le même message de manière plus constructive.
C'est ici que se dessine une tension intéressante entre deux manières de parler.
La parrêsia privilégie la vérité et le courage.
La rhétorique privilégie l'efficacité et l'acceptabilité.
Dans un monde idéal, ces deux dimensions pourraient se rejoindre. Dans la réalité institutionnelle contemporaine, elles entrent souvent en tension, particulièrement dans les institutions sociales.
Dans une équipe éducative ou socio éducative, la parole circule toujours dans un réseau de relations humaines. Les professionnels travaillent ensemble quotidiennement, partagent des responsabilités et prennent des décisions qui peuvent avoir des conséquences concrètes pour les bénéficiaires et les personnes accompagnées.
Dans ce type de contexte, dire quelque chose ne consiste jamais uniquement à énoncer un fait. La manière de formuler une observation peut influencer la dynamique d'équipe, la relation avec la hiérarchie et parfois même la manière dont une situation concernant un bénéficiaire sera comprise.
Prenons un exemple simple. Un professionnel peut observer qu'une situation éducative devient problématique pour une personne accompagnée. Il peut choisir de le dire de manière directe et explicite. Cette parole peut être perçue comme un acte de responsabilité. Elle peut également être vécue par certains collègues comme une critique implicite de leur travail.
La rhétorique institutionnelle apparaît souvent dans ces espaces intermédiaires. Les professionnels apprennent progressivement à utiliser certaines formes de langage qui permettent d'aborder les difficultés sans provoquer immédiatement un conflit.
Une critique peut devenir une question. Une inquiétude peut être formulée comme une hypothèse. Une difficulté peut être présentée comme une piste de réflexion collective.
Ce type de langage n'est pas nécessairement une manière d'éviter la vérité. Il peut aussi représenter une tentative de préserver le fonctionnement de l'équipe tout en ouvrant un espace de discussion.
Cependant, cette adaptation au contexte comporte elle aussi des limites. Lorsqu'une organisation devient trop sensible à la critique ou lorsque certains sujets deviennent implicitement difficiles à aborder, la rhétorique institutionnelle peut se transformer en langage d'évitement.
Les problèmes sont alors évoqués sans être réellement nommés. Les tensions sont décrites de manière abstraite. Les situations concrètes concernant les bénéficiaires peuvent rester dans une zone floue.
C'est précisément dans ces moments que la tension entre parrêsia et rhétorique devient particulièrement visible dans le travail social.
Dire la vérité peut protéger une personne accompagnée mais fragiliser une dynamique d'équipe. Utiliser une formulation plus diplomatique peut préserver la coopération mais retarder la reconnaissance d'un problème réel.
Le professionnel se retrouve alors face à un dilemme subtil. Il ne s'agit plus seulement de choisir entre parler ou se taire. Il s'agit de trouver une manière de parler qui permette à la fois de respecter la réalité des situations, de maintenir une relation de travail avec l'équipe et de préserver l'intérêt des bénéficiaires.
Autrement dit, la question de la rhétorique dans les institutions sociales ne concerne pas uniquement l'art de convaincre. Elle devient une question profondément relationnelle et éthique, située au croisement du fonctionnement institutionnel, de la dynamique d'équipe et de la responsabilité envers les personnes accompagnées.
La parole dans l'institution
Les institutions sociales sont des structures complexes. Elles réunissent des individus, des règles, des contraintes budgétaires, des responsabilités juridiques et des enjeux humains importants.
Comme cela a été développé dans l'article consacré au double bind institutionnel, ces structures ne sont pas seulement des cadres administratifs. Elles sont aussi des systèmes relationnels dans lesquels circulent des attentes, des normes implicites et des équilibres parfois fragiles.
Dans le premier article, la situation décrite montrait précisément comment un cadre formel pouvait fonctionner correctement pendant plusieurs mois, puis devenir soudainement problématique lorsque certains facteurs relationnels changeaient. Le protocole concernant les accompagnements extérieurs avait été appliqué avec rigueur. Les validations avaient été obtenues. Les transmissions avaient été réalisées. Pourtant, lorsque les tensions relationnelles entre bénéficiaires, équipes et référents se sont intensifiées, la lecture institutionnelle des faits a basculé.
Dans ce type de contexte, la parole n'est jamais totalement neutre.
Un professionnel qui signale un problème peut être perçu comme quelqu'un qui protège les bénéficiaires. Il peut également être perçu comme quelqu'un qui critique le fonctionnement interne.
Une observation peut être interprétée comme un acte de responsabilité ou comme une remise en cause de l'organisation.
C'est précisément ce qui apparaissait dans la situation décrite dans le premier article. Le protocole avait été respecté, les validations avaient été obtenues et les transmissions effectuées. Pourtant, lors de la relecture institutionnelle, l'interprétation des faits s'est déplacée. L'attention ne s'est plus portée sur le cadre appliqué mais sur les effets relationnels produits par la situation.
Le professionnel se retrouve alors dans une position délicate. Il a appliqué le cadre demandé, mais il devient progressivement associé aux tensions que ce cadre a contribué à révéler.
Cependant, cette prise de parole s'inscrit dans un environnement institutionnel déjà structuré par des relations hiérarchiques, des habitudes d'équipe et des équilibres organisationnels. Dire quelque chose ne signifie donc pas seulement décrire une situation. Cela peut modifier la dynamique du groupe, interroger certaines pratiques ou créer un inconfort collectif.
La parole circule donc dans un environnement où plusieurs niveaux de loyauté coexistent.
Loyauté envers l'institution.
Loyauté envers les collègues.
Loyauté envers les personnes accompagnées.
Loyauté envers ses propres valeurs professionnelles.
Dans la pratique du travail social, ces loyautés sont constamment mobilisées. Un éducateur ou un travailleur social agit rarement seul. Les décisions sont discutées en équipe, les observations sont partagées lors des transmissions ou des réunions, et les situations des bénéficiaires sont souvent interprétées collectivement.
Lorsque ces loyautés convergent, la situation reste relativement simple. L'équipe partage la même lecture d'une situation, la hiérarchie soutient l'analyse et les décisions prises vont dans le sens de l'intérêt des personnes accompagnées.
Mais certaines situations, comme celles décrites dans l'article sur le double bind, montrent que ces loyautés peuvent entrer en tension.
Dans le cas évoqué, plusieurs éléments contextuels ont joué un rôle déterminant : l'absence des référents au moment de la relecture, les dynamiques relationnelles entre bénéficiaires, et la fragilité de certains équilibres éducatifs déjà présents dans le groupe.
Un professionnel peut alors avoir le sentiment que quelque chose ne fonctionne pas correctement pour une personne accompagnée. Pourtant, l'équipe peut ne pas partager immédiatement cette perception. La hiérarchie peut privilégier la stabilité du dispositif.
Dans ces moments là, la parole devient beaucoup plus difficile.
Parler peut être perçu comme une remise en cause de l'équipe.
Se taire peut donner le sentiment de ne pas être fidèle à ses valeurs professionnelles.
Agir seul peut fragiliser la cohérence du travail collectif.
C'est précisément dans ce type de configuration que le double bind institutionnel apparaît.
Le professionnel se retrouve pris entre plusieurs injonctions simultanées : protéger les bénéficiaires, respecter l'équipe, maintenir le fonctionnement institutionnel et rester fidèle à son éthique professionnelle. Aucune de ces exigences n'est illégitime, mais leur coexistence peut créer une situation paradoxale où chaque option comporte un risque.
C'est dans cet espace de tension que la question de la parrêsia prend tout son sens dans les institutions contemporaines. Dire la vérité ne consiste plus seulement à affirmer un fait. Cela implique de naviguer dans un réseau complexe de relations institutionnelles, de dynamiques d'équipe et de responsabilités envers les personnes accompagnées.
Trois stratégies professionnelles face au paradoxe
Face à ces tensions, les professionnels développent différentes stratégies plus ou moins conscientes.
La parrêsia professionnelle
Certains professionnels choisissent de dire clairement ce qu'ils observent, en s'appuyant sur les faits et sur leur responsabilité professionnelle.
Dans le cadre institutionnel du travail social, cette posture s'inscrit généralement dans une logique de loyauté envers la mission éducative ou sociale. Nommer une difficulté, signaler une incohérence ou mettre en évidence une tension dans une situation d'accompagnement peut être perçu comme une manière de protéger les bénéficiaires et de garantir la qualité du travail collectif.
Cette posture présente donc une forte cohérence éthique. Elle correspond à l'idée que la responsabilité professionnelle implique parfois de rendre visibles certaines difficultés, même lorsque celles-ci concernent le fonctionnement de l'institution, de l'équipe ou de certaines pratiques installées.
Cependant, dans la réalité des organisations, cette position comporte également des risques.
Une parole trop directe peut être interprétée comme une critique personnelle, une remise en cause implicite du travail de collègues ou une contestation de l'autorité hiérarchique. Dans un environnement où les équilibres d'équipe sont fragiles ou où certaines pratiques sont fortement installées, la mise en mots d'un problème peut susciter des réactions défensives.
La difficulté ne tient pas uniquement au contenu de la parole, mais aussi à la place depuis laquelle elle est énoncée. L'ancienneté dans l'institution, le statut professionnel, la légitimité perçue ou la position dans la hiérarchie influencent fortement la manière dont une prise de parole sera reçue.
Dans certaines organisations, celui qui met en lumière une tension institutionnelle peut progressivement être perçu comme perturbateur, non pas parce que son analyse serait nécessairement erronée, mais parce que sa parole introduit une zone d'inconfort dans un équilibre collectif déjà établi.
La parrêsia professionnelle, dans ce contexte, ne consiste donc pas seulement à dire la vérité. Elle implique aussi d'assumer les effets relationnels et institutionnels que cette parole peut produire au sein de l'équipe et de l'organisation.
La rhétorique institutionnelle
D'autres professionnels développent progressivement une forme de langage institutionnel plus élaboré.
Dans les organisations sociales et éducatives, la parole professionnelle s'inscrit dans des espaces formalisés tels que les colloques d'équipe, les transmissions écrites, les synthèses interprofessionnelles ou les échanges avec la hiérarchie. Les professionnels apprennent alors à adapter leur manière d'exprimer les situations afin qu'elles puissent être entendues sans fragiliser inutilement les équilibres collectifs.
Les problèmes ne sont plus formulés uniquement comme des critiques directes mais comme des éléments d'analyse. Les observations deviennent des pistes de réflexion. Les désaccords peuvent être introduits sous forme de questions ouvertes. Une difficulté éducative peut être présentée comme une hypothèse clinique ou comme une interrogation partagée avec l'équipe.
Cette manière de formuler les situations correspond souvent à une compétence professionnelle implicite. Elle permet de maintenir un climat de coopération au sein de l'équipe, de préserver les relations de travail et de favoriser une élaboration collective des situations concernant les bénéficiaires et les personnes accompagnées.
Dans un contexte institutionnel, cette rhétorique professionnelle peut jouer un rôle régulateur important. Elle permet d'aborder des sujets sensibles sans créer immédiatement de confrontation directe entre collègues ou entre professionnels et hiérarchie.
Cependant, cette forme de langage comporte également des limites.
Lorsque la prudence devient excessive ou lorsque certains sujets deviennent implicitement difficiles à aborder, la rhétorique institutionnelle peut progressivement se transformer en langage d'atténuation. Les tensions sont évoquées sans être clairement nommées. Les difficultés structurelles sont reformulées de manière abstraite. Les situations concrètes peuvent être diluées dans des formulations générales.
À force d'atténuer les problèmes pour préserver l'équilibre institutionnel, il peut devenir difficile de nommer certaines réalités professionnelles pourtant essentielles pour la qualité de l'accompagnement.
La rhétorique institutionnelle se trouve alors dans une position ambivalente. Elle constitue à la fois un outil de coopération professionnelle et, dans certaines configurations, un mécanisme involontaire de mise à distance des tensions réelles du terrain.
Stratégies d'adaptation institutionnelle : entre discrétion et confrontation
Dans le prolongement de l'analyse présentée dans l'article consacré au double bind en travail social, les professionnels développent parfois des stratégies d'adaptation pour continuer à exercer leur mission dans un environnement paradoxal. Ces stratégies ne relèvent pas d'un manque d'éthique ou d'engagement, mais d'une tentative de préserver à la fois la qualité de l'accompagnement et leur place dans l'organisation.
Une première posture consiste à adopter une forme de discrétion professionnelle que l'on pourrait comparer à une stratégie de "sous marin". Dans ce mode de fonctionnement, le professionnel ne renonce pas à sa capacité d'analyse ni à ses valeurs, mais il réduit volontairement sa visibilité institutionnelle.
Il observe les dynamiques d'équipe, comprend progressivement les règles implicites qui structurent l'institution et choisit avec prudence les moments où il intervient. La parole devient plus mesurée, plus contextualisée. Les observations sont formulées avec précaution, souvent appuyées par des faits, des transmissions écrites ou des validations préalables.
Dans le contexte décrit dans le premier article, cette posture peut apparaître après une expérience de recadrage institutionnel. Lorsque le professionnel a appliqué un protocole conformément au cadre, obtenu les validations nécessaires et réalisé les transmissions attendues, mais que la relecture institutionnelle lui attribue néanmoins la responsabilité des tensions produites, il peut apprendre à limiter son exposition.
Cette stratégie permet parfois de continuer à travailler de manière efficace auprès des bénéficiaires tout en évitant de devenir le point de focalisation des tensions institutionnelles. Le professionnel continue d'agir, mais il le fait avec une vigilance accrue quant aux effets possibles de sa parole et de ses initiatives.
Cependant, cette posture comporte aussi un coût. À long terme, la réduction de l'expression professionnelle peut générer une fatigue morale. Le professionnel peut avoir le sentiment de devoir constamment ajuster sa parole ou retenir certaines analyses pour préserver l'équilibre institutionnel.
À l'autre extrême du spectre se trouve ce que l'on pourrait appeler la stratégie de confrontation directe, parfois comparée métaphoriquement à une "torpille". Dans ce cas, le professionnel décide de rendre visible la contradiction institutionnelle de manière explicite.
Cette prise de parole peut prendre la forme d'une clarification publique, d'un signalement formel ou d'une confrontation argumentée avec l'équipe ou la hiérarchie. Elle peut être motivée par un souci de cohérence professionnelle ou par la nécessité de protéger une personne accompagnée lorsque la situation devient difficilement soutenable.
Dans certaines situations, cette démarche peut effectivement permettre de révéler un problème réel ou de provoquer une prise de conscience collective.
Cependant, dans des contextes institutionnels marqués par des équilibres relationnels fragiles, cette stratégie peut aussi déclencher une réaction défensive du système. L'organisation peut chercher à préserver sa stabilité en se concentrant sur la personne qui a soulevé le problème plutôt que sur la contradiction elle même.
Le professionnel peut alors se retrouver isolé, non pas nécessairement parce que son analyse est incorrecte, mais parce que sa parole vient perturber un équilibre institutionnel déjà fragile.
Entre ces deux extrêmes, la plupart des professionnels naviguent en réalité dans une zone intermédiaire. Ils alternent entre prudence et prise de parole, en fonction du contexte, des personnes présentes et de l'impact potentiel sur les bénéficiaires et les équipes.
Ces stratégies ne doivent pas être interprétées comme des défaillances individuelles. Elles constituent souvent des réponses adaptatives à un double bind institutionnel persistant, tel que celui décrit dans le premier article. Le professionnel tente alors de maintenir un équilibre entre trois exigences simultanées : rester fidèle à ses valeurs professionnelles, préserver la coopération avec l'équipe et continuer à assurer un accompagnement de qualité auprès des personnes concernées.
Le véritable enjeu : la parole impossible
Au delà des stratégies individuelles développées par les professionnels, il existe parfois un problème plus profond qui relève du fonctionnement même de certaines organisations.
Dans les institutions sociales et éducatives contemporaines, la parole professionnelle circule dans un cadre fortement structuré par des règles formelles, des hiérarchies, des cultures d'équipe et des équilibres relationnels parfois anciens. Ces éléments jouent un rôle indispensable pour assurer la stabilité de l'institution et la continuité de l'accompagnement des bénéficiaires. Cependant, dans certaines configurations, ils peuvent aussi produire involontairement des situations dans lesquelles la parole devient difficile à exercer pleinement.
Le professionnel peut alors se retrouver confronté à une tension particulière. Dire ce qu'il observe sur le terrain, nommer une difficulté éducative ou interroger certaines pratiques peut être interprété comme une remise en question du fonctionnement de l'équipe ou de la hiérarchie. La parole de vérité, pourtant motivée par un souci de responsabilité professionnelle et de protection des personnes accompagnées, peut ainsi être perçue comme un acte de déloyauté institutionnelle.
À l'inverse, choisir de ne pas exprimer certaines observations peut créer un inconfort éthique important. Le professionnel peut avoir le sentiment de ne pas être fidèle aux valeurs éducatives ou sociales que l'institution affirme pourtant promouvoir, notamment lorsqu'il s'agit de garantir la qualité de l'accompagnement ou la cohérence des pratiques.
Entre ces deux pôles, l'action elle même peut devenir source de tension. Prendre une initiative pour répondre à une situation concrète concernant un bénéficiaire peut être interprété différemment selon les acteurs présents, le contexte relationnel du moment ou la relecture institutionnelle qui sera faite a posteriori.
Dans ce type de configuration, le problème ne se situe plus uniquement au niveau des choix individuels du professionnel. Il concerne le cadre relationnel et organisationnel dans lequel ces choix prennent place.
Ce type de configuration correspond précisément à la logique du double bind institutionnel décrite dans le premier article. Le professionnel reçoit simultanément plusieurs injonctions légitimes mais difficilement conciliables : appliquer le cadre, faire preuve de responsabilité éducative, maintenir la cohésion de l'équipe et éviter de perturber l'équilibre institutionnel.
Lorsqu'aucune de ces exigences ne peut être pleinement satisfaite sans entrer en tension avec une autre, la contradiction cesse d'être simplement ponctuelle. Elle devient structurelle.
Le professionnel ne se trouve plus seulement face à un dilemme personnel, mais face à un système relationnel dans lequel chaque option comporte un risque institutionnel, relationnel ou éthique.
La métacommunication comme ouverture possible
Dans la théorie systémique, notamment dans les travaux de Gregory Bateson et de l'école de Palo Alto, une des manières de desserrer un double bind consiste à changer de niveau de communication. Autrement dit, il ne s'agit plus uniquement de discuter du contenu du problème, mais de rendre visible le cadre relationnel dans lequel ce problème apparaît.
Dans un contexte institutionnel, cette démarche consiste à déplacer la discussion du niveau des faits isolés vers celui du fonctionnement collectif. Au lieu de débattre uniquement d'une décision, d'une initiative ou d'une situation éducative particulière, il devient possible d'interroger la manière dont l'équipe parle de ces situations, les conditions dans lesquelles certaines questions peuvent être abordées et les effets que ces dynamiques produisent sur les professionnels et sur l'accompagnement des personnes concernées.
Concrètement, cela peut prendre la forme d'une observation professionnelle formulée avec prudence et précision. Par exemple, plutôt que d'affirmer directement qu'une situation pose problème ou qu'une décision est incohérente, un professionnel peut relever que certaines questions semblent difficiles à aborder collectivement, ou que certaines situations sont relues différemment selon le contexte dans lequel elles sont discutées.
Cette posture introduit ce que la théorie systémique appelle une métacommunication, c'est-à-dire une communication sur la manière dont la communication elle-même fonctionne dans le système. Elle ne vise pas à désigner un responsable individuel, mais à rendre visible un mécanisme relationnel ou organisationnel.
Dans un cadre institutionnel, cette approche peut ouvrir un espace de réflexion plus sécurisant pour les équipes. En déplaçant l'attention du niveau des personnes vers celui des processus collectifs, elle permet parfois de travailler les tensions sans entrer immédiatement dans une logique accusatoire.
La métacommunication ne résout pas automatiquement les contradictions institutionnelles, mais elle peut constituer un premier pas pour les rendre pensables collectivement. Elle redonne au groupe la possibilité de réfléchir à son propre fonctionnement, ce qui est souvent une condition nécessaire pour sortir progressivement des logiques de double bind.
Conclusion
La parrêsia nous rappelle que la vérité peut nécessiter du courage.
La rhétorique nous rappelle que la parole doit parfois s'adapter à un contexte complexe.
Entre ces deux pôles, les professionnels du travail social naviguent quotidiennement, souvent dans des environnements institutionnels où chaque prise de parole peut produire des effets multiples : sur l'équipe, sur la hiérarchie, mais aussi sur les bénéficiaires et les personnes accompagnées.
Dans ce contexte, certaines stratégies d'adaptation apparaissent, comme la stratégie du sous-marin évoquée précédemment. Elle consiste à réduire sa visibilité institutionnelle, à observer davantage qu'à intervenir, à choisir soigneusement les moments où l'on parle et ceux où l'on se tait. Cette posture peut permettre de préserver un équilibre relationnel dans l'équipe et de continuer à travailler auprès des bénéficiaires sans se retrouver au centre de tensions institutionnelles.
Cependant, il faut reconnaître avec lucidité que cette stratégie n'est pas véritablement viable à long terme. À force de réduire l'expression professionnelle, le risque est de voir s'installer une forme de retrait progressif, une fatigue morale ou une perte de sens du travail. Le professionnel peut alors avoir le sentiment de devoir constamment s'ajuster au système plutôt que de pouvoir contribuer pleinement à la réflexion collective.
La métacommunication, telle qu'elle est décrite dans la théorie systémique, peut représenter une autre piste. Elle ne consiste pas à accuser ou à dénoncer, mais à rendre visible les mécanismes relationnels et institutionnels qui rendent certaines situations difficiles à penser ou à discuter collectivement. Elle invite l'équipe à déplacer la réflexion du niveau des personnes vers celui du fonctionnement du système.
Dans les institutions contemporaines, cette posture demande cependant beaucoup de finesse et de prudence. Elle suppose que l'espace collectif puisse tolérer une réflexion sur lui-même, ce qui n'est pas toujours évident lorsque les équipes sont déjà sous pression organisationnelle, émotionnelle ou institutionnelle.
Il serait donc illusoire de prétendre qu'il existe une solution simple ou définitive à ces tensions. L'expérience du terrain montre au contraire que les professionnels avancent souvent par ajustements successifs, en essayant de rester fidèles à leurs valeurs tout en tenant compte des réalités institutionnelles dans lesquelles ils travaillent.
Cet article ne propose donc pas de réponse définitive. Il cherche plutôt à mettre des mots sur une expérience professionnelle partagée par de nombreux travailleurs sociaux : celle de devoir naviguer entre courage de la parole, prudence relationnelle et responsabilité envers les personnes accompagnées.
C'est peut-être dans cette tension, parfois inconfortable mais profondément humaine, que se construit une grande partie de l'éthique du travail social contemporain.
🔬 Repères de littérature pour approfondir
Pour celles et ceux qui souhaitent prolonger la réflexion, plusieurs travaux issus de la philosophie, de la psychologie systémique et de la clinique du travail permettent d'éclairer les questions abordées dans cet article.
Les analyses de Michel Foucault sur la parrêsia constituent un point d'entrée majeur. Dans ses derniers cours au Collège de France, notamment Le courage de la vérité et Le gouvernement de soi et des autres, Foucault explore la manière dont la parole de vérité s'articule avec les rapports de pouvoir. Ses travaux permettent de comprendre comment la question du dire vrai se déplace des cités grecques vers les institutions modernes.
Du côté de la théorie systémique, les travaux de Gregory Bateson sont fondamentaux pour comprendre la logique du double bind. Son article fondateur Vers une théorie de la schizophrénie introduit le concept d'injonction paradoxale. Les prolongements proposés par Paul Watzlawick et l'école de Palo Alto permettent ensuite de penser la communication au sein des systèmes humains, notamment lorsque certaines contradictions deviennent difficiles à nommer.
La clinique du travail apporte également un éclairage précieux. Christophe Dejours a largement documenté les effets produits par l'écart entre le travail prescrit et le travail réel. Ses recherches montrent comment les professionnels développent des stratégies de défense et d'adaptation lorsque les valeurs affichées par les organisations entrent en tension avec la réalité du terrain.
Enfin, certaines réflexions issues de la philosophie politique peuvent également nourrir cette lecture institutionnelle. Les travaux d'Hannah Arendt sur la responsabilité, le jugement et la banalité du mal invitent à penser la place de l'individu au sein des structures collectives et les difficultés à agir de manière juste dans des systèmes complexes.
Ces repères ne constituent pas une bibliographie exhaustive. Ils offrent simplement quelques pistes pour celles et ceux qui souhaitent approfondir la réflexion sur la parole professionnelle, les paradoxes institutionnels et les tensions éthiques qui traversent le travail social contemporain.
Questions fréquentes
Cette FAQ clarifie les notions clés liées à la parrêsia, à la rhétorique institutionnelle et au double bind institutionnel, avec un angle professionnel, prudent et ancré dans la réalité du travail social.
Clarification Qu’est-ce que la parrêsia dans le contexte du travail social, concrètement ?
La parrêsia renvoie à une parole de vérité assumée, exprimée dans un espace où existe une forme de pouvoir, avec un risque possible pour celui qui parle. En pratique, cela ne consiste pas à tout dire sans filtre, mais à nommer une difficulté, une contradiction ou un dysfonctionnement lorsqu’un silence prolongé deviendrait problématique sur le plan professionnel ou éthique.
Dans le champ du travail social, cette notion renvoie à une parole sincère, située, argumentée, portée par un souci de justice, de cohérence ou de protection des personnes accompagnées.
La parrêsia n’est pas une posture d’opposition permanente. C’est une manière d’assumer une parole difficile lorsque le contexte l’exige.
Différence Quelle différence entre parrêsia et rhétorique institutionnelle ?
La parrêsia privilégie la vérité et le courage de la parole. La rhétorique institutionnelle privilégie la recevabilité, la forme et l’efficacité dans un contexte relationnel donné. L’une met l’accent sur ce qui doit être nommé malgré le risque. L’autre s’intéresse à la manière de le formuler pour que cela puisse être entendu.
Dans la pratique, une parole très directe peut être juste sur le fond mais difficile à recevoir. Une parole plus diplomatique peut ouvrir un espace de discussion, tout en risquant parfois d’atténuer le problème si la prudence devient excessive.
L’enjeu n’est pas d’opposer ces deux registres, mais de discerner à quel moment la forme soutient le fond, et à quel moment elle commence à le masquer.
Mécanisme Pourquoi la parole devient-elle si difficile dans certaines institutions ?
La difficulté ne tient pas uniquement au contenu de ce qui est dit, mais au système relationnel dans lequel cette parole circule. Dans une institution, une observation peut être reçue à la fois comme un acte de responsabilité, une remise en question du fonctionnement, une critique implicite de collègues, ou un dérangement de l’équilibre collectif.
Lorsque plusieurs loyautés coexistent, envers l’institution, l’équipe, les personnes accompagnées et ses propres valeurs professionnelles, une même parole peut activer plusieurs tensions en même temps. C’est cette superposition qui rend parfois la prise de parole particulièrement délicate.
Terrain Que signifie concrètement le double bind institutionnel ?
Le double bind institutionnel apparaît lorsqu’un professionnel reçoit simultanément plusieurs exigences légitimes mais difficilement conciliables. Il peut devoir protéger les bénéficiaires, respecter l’équipe, maintenir le fonctionnement institutionnel et rester fidèle à son éthique professionnelle, sans pouvoir satisfaire pleinement tous ces pôles en même temps.
Le paradoxe vient du fait qu’aucune option n’est neutre. Parler peut fragiliser une dynamique collective. Se taire peut créer un malaise éthique. Agir seul peut exposer à une relecture institutionnelle défavorable. Le professionnel se retrouve alors pris dans une configuration où chaque choix comporte un coût.
Sécurité Y a-t-il des limites ou des précautions à garder en tête avant de “dire la vérité” en institution ?
Oui. Toute prise de parole s’inscrit dans un contexte hiérarchique, relationnel et organisationnel. Il est donc prudent d’évaluer le cadre, la qualité des faits disponibles, les espaces prévus pour les échanges, les effets possibles sur les personnes accompagnées et les conséquences relationnelles ou institutionnelles de cette parole.
La limite principale consiste à croire qu’une parole juste sur le fond produira automatiquement un effet constructif. Une parole peut être pertinente, et pourtant mal reçue si elle est mal située, mal préparée ou isolée de tout travail collectif.
Prudence ne veut pas dire renoncement. Cela signifie tenir compte du réel, et pas seulement de l’intention morale qui motive la parole.
Terrain Pourquoi un protocole respecté peut-il malgré tout devenir problématique après coup ?
Une institution ne fonctionne pas seulement avec des règles formelles. Elle fonctionne aussi avec des dynamiques d’équipe, des équilibres relationnels, des lectures implicites et des relectures a posteriori. Un protocole peut donc être correctement appliqué sur le plan formel, puis devenir problématique lorsque la lecture relationnelle ou institutionnelle de la situation se modifie.
Le cadre ne protège pas toujours d’une requalification ultérieure des faits. Un professionnel peut avoir respecté les validations, les transmissions et le dispositif prévu, tout en se retrouvant ensuite associé aux tensions que la situation a contribué à révéler.
Auto Peut-on utiliser cette réflexion pour analyser sa propre pratique professionnelle ?
Oui, dans une perspective réflexive. Ce type de cadre peut aider à repérer ce qui, dans une situation, relève du fait, du cadre, de la relation, de la hiérarchie, des loyautés en présence ou de ses propres valeurs professionnelles.
Cette démarche ne remplace pas les espaces collectifs de supervision, de transmission ou d’analyse institutionnelle. L’auto analyse gagne en qualité lorsqu’elle peut être confrontée à d’autres regards et à un cadre suffisamment sécurisé pour soutenir la nuance.
Repère Quels repères permettent de savoir si une parole professionnelle est ajustée ?
Une parole ajustée reste adossée à des faits, tient compte du contexte institutionnel, ne perd pas de vue l’intérêt des personnes accompagnées, et cherche à rendre une situation pensable plutôt qu’à simplement décharger une tension personnelle.
Autre repère utile : la parole ne nie ni le cadre, ni la relation. Elle essaie de tenir ensemble le contenu, la forme, le moment et les effets possibles. Lorsqu’elle ouvre un espace de réflexion sans dissoudre la réalité qu’elle cherche à nommer, elle se rapproche généralement d’un ajustement professionnel pertinent.
Expertise La stratégie du “sous marin” est-elle une bonne solution dans la durée ?
Cette stratégie peut avoir une fonction adaptative dans certains contextes. Réduire sa visibilité institutionnelle, choisir plus finement ses moments d’intervention et parler avec prudence peut parfois permettre de continuer à travailler sans devenir le point de fixation des tensions.
Sur la durée, cette solution peut toutefois avoir un coût important. Lorsqu’elle devient un mode de fonctionnement permanent, elle risque de favoriser la fatigue morale, le retrait progressif ou une perte de sens du travail. Ce qui protège à court terme peut donc fragiliser à moyen ou long terme.
Une telle stratégie peut être comprise comme une réponse adaptative à une tension persistante, et non comme un idéal professionnel.
Cadre En quoi la métacommunication peut-elle aider face à un double bind institutionnel ?
La métacommunication permet de changer de niveau. Au lieu de débattre seulement du contenu d’une décision ou d’un fait isolé, elle rend visible la manière dont le système parle, relit ou rend certaines questions difficiles à aborder collectivement.
Ce déplacement est utile parce qu’il limite une logique purement accusatoire. Il devient alors possible de nommer non seulement un problème, mais aussi le fonctionnement relationnel ou organisationnel qui rend ce problème difficile à penser. Cela ne résout pas automatiquement la tension, mais peut ouvrir un espace plus respirable pour la réflexion collective.
Limites Existe-t-il une solution simple et définitive à ces paradoxes institutionnels ?
Non. Les paradoxes institutionnels ne se laissent généralement pas résoudre par une formule simple, une posture unique ou une méthode universelle. Ils demandent plutôt des ajustements successifs, une lecture fine du contexte, et une attention constante aux effets relationnels, organisationnels et éthiques des choix posés.
L’enjeu n’est pas de trouver une réponse définitive, mais de développer une capacité de discernement, de nuance et de travail collectif autour des contradictions qui traversent les pratiques professionnelles.
Continuer la réflexion, entre pairs
Si vous travaillez dans le champ psycho-social au sens large (psychologues, travailleurs sociaux, éducateurs, soignants, cadres, intervenants), je vous propose un espace simple pour partager vos retours, confronter des hypothèses, et enrichir une lecture du terrain au fil des situations réelles.
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Voir la catégorieIndexation & référencement – Fiche éditoriale de l’article (parrêsia, rhétorique, double bind institutionnel)
Cette section précise la nature, l’intention et le cadre de lecture de cet article consacré à la parole professionnelle en institution, à la tension entre parrêsia et rhétorique, et à la manière dont le double bind institutionnel peut rendre certaines prises de parole difficiles, risquées ou paradoxales dans le champ du travail social. Elle facilite l’indexation sémantique, la lecture contextualisée, et limite toute interprétation simpliste, prescriptive ou polémique.
Nature de l’article
Analyse de pratique, réflexion professionnelle située et lecture conceptuelle. Texte centré sur la parole en institution, les tensions éthiques de la communication professionnelle, et les contradictions relationnelles ou organisationnelles qui peuvent apparaître dans le travail social contemporain.
Objectif éditorial
Clarifier un dilemme fréquent du terrain : comment parler lorsqu’un problème doit être nommé, mais que cette parole peut fragiliser l’équipe, déranger l’institution ou exposer le professionnel. L’article met en mots la tension entre dire vrai, préserver le lien de travail, et rester fidèle à la responsabilité envers les personnes accompagnées.
Cadre théorique mobilisé
Parrêsia : courage de la vérité, parole risquée, responsabilité morale (Michel Foucault).
Rhétorique : adaptation du langage au contexte, recevabilité et efficacité de la parole.
Double bind et communication paradoxale : injonctions contradictoires, blocages systémiques (Gregory Bateson, Paul Watzlawick).
Lecture institutionnelle : loyautés multiples, dynamiques d’équipe, relecture des situations, effets organisationnels.
Clinique du travail : écart entre travail prescrit et travail réel, stratégies d’adaptation professionnelle (Christophe Dejours).
Responsabilité et jugement dans les systèmes collectifs complexes (Hannah Arendt).
Public visé
Professionnels du travail social, éducateurs, ASE, intervenants socio-éducatifs, cadres, soignants, stagiaires longue durée, étudiants, formateurs, ainsi que toute personne engagée dans une réflexion sur la parole professionnelle, l’éthique institutionnelle, la dynamique d’équipe et l’analyse de pratique.
Ce que ce texte met en avant
La parole comme acte situé, jamais totalement neutre dans une institution.
La tension entre vérité et acceptabilité dans les échanges professionnels.
Le rôle des loyautés multiples : institution, collègues, bénéficiaires, valeurs personnelles.
La compréhension du double bind institutionnel comme contradiction structurelle et non simple malaise individuel.
Les stratégies d’adaptation du professionnel : discrétion, confrontation, prudence, métacommunication.
La possibilité d’ouvrir un espace de pensée collective en rendant visible le fonctionnement relationnel du système.
À ne pas en déduire
Pas d’appel à la confrontation systématique. Pas d’encouragement à la dénonciation brute. Pas de modèle universel de “bonne parole”. Pas de jugement global sur une équipe, une hiérarchie ou une institution particulière. Pas de solution miracle aux paradoxes organisationnels. Le texte vise une réflexion professionnelle, un travail de discernement et une meilleure mise en sens des tensions du terrain.
Mots-clés (sémantique positive)
double bind institutionnel travail social, parrêsia travail social, rhétorique institutionnelle, parole professionnelle en institution, loyautés multiples travail social, tensions d’équipe, contradiction institutionnelle, communication paradoxale, métacommunication, éthique du travail social, prise de parole professionnelle, responsabilité éducative, lecture systémique institutionnelle, relecture institutionnelle des faits, paradoxe organisationnel.
Exclusions sémantiques (mots-clés négatifs)
recette miracle, vérité absolue, attaque hiérarchique, conflit pour le conflit, dénonciation personnelle, protocole officiel, conseil juridique, jugement clinique, méthode universelle de communication, héroïsation du professionnel, simplification morale, opposition binaire parler ou se taire.
Angles d’indexation sémantique
Parole et pouvoir dans les institutions contemporaines.
Prise de parole risquée en équipe éducative ou socio-éducative.
Communication paradoxale et injonctions contradictoires dans le travail social.
Éthique professionnelle entre loyauté, responsabilité et prudence relationnelle.
Métacommunication comme tentative d’ouverture dans un système bloqué.
Travail réel, réinterprétation institutionnelle et coût moral des ajustements professionnels.
Cadre de responsabilité
Ce texte constitue une réflexion professionnelle située. Il ne représente pas une position institutionnelle, n’est pas un protocole officiel, n’est pas un avis juridique, médical ou psychothérapeutique, et ne remplace pas une supervision, une analyse de pratique, un colloque d’équipe, ni un dispositif institutionnel formel de régulation.
Auteur (contextualisation)
Rayan Gori (Hypno-Alchimiste). Travailleur social et praticien, auteur d’une réflexion personnelle et indépendante issue du terrain, articulant expérience professionnelle, lecture systémique et questionnement éthique. Cet article s’inscrit dans un corpus évolutif de textes consacrés aux paradoxes institutionnels, à la posture professionnelle et aux tensions concrètes du travail social contemporain.
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Ce sera plus simple… et sûrement plus parlant que quelques lignes ici !



