
Quand l’exception devient la règle en travail social
- Posted by L'Hypno-Alchimiste
- Categories Réflexions professionnelles et travail social
- Date 18 août 2026
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- Tags accompagnement social, cadre institutionnel, Congruence Professionnelle, ethique, Ethique Professionnelle, Pouvoir Discretionnaire, Pratique Reflexive, Reflexion Professionnelle, responsabilité professionnelle, travail social
Quand l’exception devient la règle : cadre, congruence et responsabilité en travail social
À partir de discussions entre professionnels, cette réflexion interroge la place des règles, des exceptions et de la marge d’appréciation en travail social. Jusqu’où peut-on individualiser sans rendre le cadre arbitraire ? Et comment maintenir une cohérence entre les valeurs que nous affirmons, les règles que nous construisons et les actes que nous assumons ?
Cette réflexion ne défend ni une application aveugle des règles ni une liberté professionnelle sans limites. Elle cherche plutôt à comprendre comment préserver un cadre commun suffisamment cohérent tout en laissant la place à l’individualisation, à la réflexion et aux exceptions réellement justifiables.
Une règle peut être discutée, interprétée, amendée, adaptée ou remplacée ; elle ne peut pas être simultanément proclamée collectivement et rendue facultative individuellement sans que cette contradiction soit interrogée.
Cadre de lecture Une réflexion professionnelle à lire comme un outil de questionnement
Cet article est issu de discussions entre collègues autour du cadre institutionnel, des règles, des exceptions et de la responsabilité professionnelle. Ces échanges ont prolongé chez moi un questionnement que j’affectionne particulièrement : celui de l’éthique, de la posture professionnelle et de la cohérence entre ce que nous affirmons, ce que nous demandons et ce que nous faisons dans l’accompagnement.
Il s’agit cependant d’une réflexion située, construite à partir d’échanges, de lectures et de mon propre regard à un moment précis de ma formation et de ma pratique. Je me rends pleinement compte que ces questions sont profondément subjectives en travail social : elles mobilisent des valeurs, des expériences, des contextes institutionnels, des responsabilités et des manières différentes de comprendre l’accompagnement.
Ce texte n’a donc pas vocation à définir une bonne manière universelle de travailler, ni à départager définitivement des positions professionnelles. Je vous invite plutôt à le prendre avec les précautions nécessaires, comme un outil de réflexion parmi d’autres, destiné à ouvrir des questions sur le cadre, l’éthique, la congruence et la responsabilité professionnelle.
Cette réflexion propose un point de vue et des questions, pas une doctrine. Elle gagne à être confrontée à d’autres pratiques, d’autres expériences et d’autres lectures du travail social.
Une discussion qui continue après le travail
Il existe des discussions professionnelles qui s’arrêtent lorsque l’on quitte son lieu de travail. Et puis il y en a d’autres qui continuent longtemps après. Elles reviennent dans la voiture, le soir, le lendemain matin. On repense à une phrase, puis à une autre. On reformule mentalement ses propres arguments. On essaie de comprendre ce qui nous a dérangé, non pas nécessairement parce que l’autre aurait tort, mais parce que quelque chose, dans la logique proposée, vient heurter une valeur importante.
C’est ce qui m’est arrivé récemment à la suite de plusieurs discussions avec des collègues éducateurs autour d’une question en apparence assez simple : quelle place devons-nous réellement accorder aux règles dans le travail social ?
La discussion est partie de situations concrètes. Dans une institution, comme dans toute organisation, il existe un règlement. Certaines règles concernent notamment les comportements autorisés dans le lieu de vie, la consommation ou la détention de substances, la transmission d’informations, les responsabilités des professionnels ou encore certaines limites posées aux personnes accompagnées. Une situation est observée. La règle existe. Elle est connue. Pourtant, le professionnel peut considérer que, dans cette situation précise, son application n’est pas souhaitable.
Pourquoi ? Parce que la personne est particulière. Parce que son histoire est particulière. Parce qu’une intervention risquerait de dégrader la relation. Parce que le comportement observé semble avoir une fonction stabilisatrice. Parce que les conséquences de l’application stricte de la règle paraissent plus importantes que celles de sa transgression. Parce que, finalement, « c’est mieux pour elle ».
Plusieurs collègues m’ont ainsi expliqué qu’un éducateur devait savoir utiliser les règles avec souplesse, les interpréter, parfois les contourner et, exceptionnellement, en transgresser certaines lorsque le professionnel considère que l’intérêt de la personne le justifie.
Je ne souhaite pas caricaturer cette position. Elle contient au contraire quelque chose de fondamentalement juste. Une règle générale ne pourra jamais prévoir la totalité des situations humaines. Une personne n’est pas une procédure. Le travail social ne peut pas devenir l’application automatique d’un manuel dont chaque situation posséderait déjà la réponse.
L’individualisation de l’accompagnement, la prise en considération de l’histoire de la personne, son autodétermination, son rythme, ses ressources, ses difficultés et le contexte dans lequel elle évolue constituent des dimensions essentielles du travail social. C’est précisément parce que j’accepte ces arguments que les questions qui suivent me paraissent importantes.
À partir de quel moment la marge d’appréciation professionnelle devient-elle de l’arbitraire ?
À partir de quel moment l’individualisation de l’accompagnement signifie-t-elle que chaque personne possède finalement son propre règlement ?
Si chaque professionnel décide individuellement du moment où une règle doit cesser de s’appliquer, existe-t-il encore réellement un cadre institutionnel ?
Et surtout : qui protège la personne accompagnée de notre propre conviction de savoir ce qui est bon pour elle ?
Cette interrogation rejoint également la réflexion sur le double-bind institutionnel en travail social, lorsque le cadre explicite, les pratiques réelles et les attentes adressées au professionnel finissent par entrer en contradiction.
Le professionnel peut-il ne pas être garant d’un cadre qu’il contribue lui-même à construire ?
Lors d’une de ces discussions, j’ai utilisé spontanément une expression : nous sommes garants du cadre.
Cette formulation a été contestée. On m’a expliqué qu’un éducateur n’était pas nécessairement garant du cadre, précisément parce que sa fonction consistait également à l’adapter, à l’interpréter et à conserver suffisamment de liberté pour répondre aux besoins individuels.
Ce désaccord m’a beaucoup interrogé. Car si les personnes qui créent, expliquent, transmettent et incarnent quotidiennement le cadre institutionnel n’en sont pas, au moins en partie, les garantes, qui l’est ?
Une règle n’existe pas réellement parce qu’elle est imprimée sur une feuille. Le document posé dans un classeur n’agit pas. Un règlement n’a de réalité que parce que des personnes le connaissent, l’expliquent, le mettent en œuvre, l’interprètent et lui donnent une continuité dans le temps.
Nous demandons régulièrement aux personnes accompagnées de respecter certaines limites. Nous pouvons leur expliquer qu’un comportement n’est pas possible parce que nous vivons en collectivité. Nous pouvons leur rappeler certaines obligations. Nous pouvons nous appuyer sur un règlement lors d’un conflit. Nous pouvons même utiliser le cadre comme un outil éducatif.
Mais si, parallèlement, nous considérons que nous ne sommes nous-mêmes pas réellement engagés par ce cadre et que chaque professionnel peut décider individuellement du moment où celui-ci mérite d’être appliqué, quelque chose devient difficilement cohérent.
Ce serait en quelque sorte affirmer :
« Cette règle existe suffisamment pour que je puisse te la rappeler, mais pas suffisamment pour qu’elle limite ma propre manière d’agir en tant que professionnel. »
C’est cette asymétrie qui me dérange.
Être garant du cadre ne signifie pourtant pas devenir policier. Cela ne signifie pas confondre accompagnement éducatif et contrôle permanent. Cela ne signifie pas considérer chaque transgression comme une faute nécessitant une sanction.
Être garant du cadre signifie, plus simplement, reconnaître que si nous décidons collectivement qu’un cadre existe, nous sommes également responsables de sa cohérence.
La congruence : dire, penser et agir dans une même direction
Cette réflexion m’a progressivement ramené à un concept développé dans un domaine différent mais qui m’apparaît particulièrement intéressant ici : la congruence, notamment dans l’approche de Carl Rogers.
Dans son texte devenu classique sur les conditions nécessaires et suffisantes du changement thérapeutique, Rogers place la congruence du thérapeute parmi les conditions fondamentales de la relation. Dans la pensée rogerienne, la congruence renvoie notamment à une forme d’intégration et d’authenticité : il ne s’agit pas de présenter extérieurement quelque chose qui serait en contradiction permanente avec ce qui est réellement vécu.
Il serait évidemment abusif de transformer Rogers en théoricien du règlement institutionnel. Ce n’était pas son propos. Mais le concept me semble offrir un angle particulièrement fécond pour réfléchir à la posture professionnelle.
Car qu’est-ce que la congruence lorsqu’on la transpose prudemment à notre question ? C’est peut-être d’abord chercher une cohérence entre ce que je dis, ce que je demande, ce que je défends, et ce que je fais.
Si j’explique à une personne accompagnée que le cadre possède une importance, mais que je le considère personnellement facultatif lorsque son application me dérange, suis-je congruent ?
Si je défends la transmission des informations comme condition nécessaire au travail d’équipe, mais que je décide seul de cacher certaines informations pertinentes à mes collègues sans règle explicite permettant de justifier cette décision, suis-je congruent avec le principe que je défends ?
Si je demande aux personnes accompagnées de respecter les règles communes tout en estimant que ma propre qualité de professionnel me permet d’en sélectionner l’application, suis-je réellement cohérent avec ce que je leur demande ?
Cette notion de congruence me paraît importante parce qu’elle déplace la question. Le problème n’est plus simplement :
« Ai-je respecté la procédure ? »
Il devient :
« Existe-t-il une continuité suffisamment claire entre les valeurs que j’affirme, le cadre auquel je participe et mes comportements professionnels ? »
On sort alors du procéduralisme. La cohérence n’est plus l’obéissance aveugle. Elle devient une exigence de posture.
L’exemple donné aux personnes accompagnées
Cette congruence possède également, selon moi, une dimension éducative. Nous travaillons constamment avec des personnes auxquelles nous demandons de trouver leur place dans un environnement social. Or vivre avec les autres signifie nécessairement rencontrer des limites.
Il existe des règles familiales, des règles professionnelles, des règlements administratifs, des contrats, des lois, des droits et des obligations. On peut contester ces règles. On peut essayer de les modifier. On peut militer contre certaines lois. On peut demander des exceptions.
Mais une société ne peut probablement pas fonctionner durablement si chacun considère que la validité d’une règle dépend uniquement de son appréciation personnelle du moment. Dans l’accompagnement éducatif, nous cherchons notamment à aider les personnes à comprendre ce rapport entre liberté individuelle et cadre commun.
Dès lors, quelle image transmettons-nous si notre propre fonctionnement implicite consiste à dire :
« Les règles existent, mais une personne suffisamment convaincue d’avoir une bonne raison peut finalement décider elle-même si elle les respecte ou non » ?
Ce n’est pas nécessairement le message que nous souhaitons transmettre. Et pourtant, nos comportements peuvent parfois le suggérer.
La congruence devient alors aussi une question d’exemplarité. Non pas dans une logique morale simpliste où le professionnel devrait être parfait. Mais dans une logique où celui qui demande quelque chose à l’autre doit pouvoir expliquer pourquoi lui-même se considère lié par le principe qu’il invoque.
Individualiser n’est pas rendre toute règle individuelle
Un des arguments fréquemment opposés à une vision trop rigide du cadre est celui de l’individualisation. Et cet argument est essentiel.
Deux personnes vivant dans la même institution peuvent présenter des besoins totalement différents. L’une peut avoir besoin d’une grande liberté. Une autre de repères très structurés. Une personne sera capable d’accomplir seule une démarche. Une autre aura besoin d’un accompagnement complet. Une troisième aura besoin d’un soutien transitoire.
L’accompagnement doit donc être individualisé. Mais faut-il pour autant que toutes les règles deviennent individuelles ? Je ne le pense pas.
Il me paraît possible de distinguer le cadre et les moyens employés à l’intérieur de celui-ci. Une règle commune peut par exemple prévoir qu’une personne doit respecter un engagement. L’une aura seulement besoin de connaître cet engagement. Une autre aura besoin d’un rappel. Une troisième d’un accompagnement concret.
La règle demeure commune. L’accompagnement est différent. Cette distinction permet de conserver à la fois la stabilité du cadre et la personnalisation de l’intervention.
Le problème commence peut-être lorsque toute singularité devient automatiquement une justification permettant de suspendre la règle. Parce que chaque personne est singulière. Par définition.
Si le seul fait d’être une individualité suffit à constituer une exception, l’exception devient universelle. Et lorsque tout le monde constitue une exception, la règle n’existe plus véritablement.
Lipsky : le professionnel de terrain possède réellement un pouvoir
Cette question du pouvoir de décision du professionnel n’est pas nouvelle. Michael Lipsky, dans Street-Level Bureaucracy, a montré dès 1980 que les professionnels de première ligne des services publics disposent inévitablement d’un pouvoir discrétionnaire important.
Les politiques publiques et les règlements ne s’appliquent jamais seuls. Ils passent par des professionnels qui doivent interpréter des situations concrètes, décider de priorités, choisir la manière d’intervenir et transformer une règle abstraite en action réelle.
Autrement dit, le travailleur de terrain ne se contente pas toujours d’appliquer une politique. Dans une certaine mesure, il participe à sa fabrication quotidienne.
Cette idée me paraît extrêmement importante. Elle confirme l’argument de mes collègues : supprimer entièrement la marge d’appréciation professionnelle est probablement impossible, et sans doute pas souhaitable.
Mais elle produit immédiatement la question inverse :
si nous disposons réellement d’un pouvoir important, quels sont les garde-fous qui empêchent ce pouvoir de devenir arbitraire ?
Le pouvoir discrétionnaire ne disparaît pas parce que nous l’utilisons avec de bonnes intentions. Et la bonne intention ne constitue pas en elle-même un mécanisme de contrôle.
La discrétion professionnelle n’est ni bonne ni mauvaise en soi
Tony Evans et John Harris ont précisément travaillé cette question dans le champ du travail social. Dans un article consacré à la bureaucratie de terrain et à la discrétion professionnelle, ils remettent en question une opposition trop simpliste entre deux positions : d’un côté, davantage de règles ; de l’autre, davantage de liberté professionnelle.
Leur réflexion est particulièrement intéressante parce qu’ils soulignent que la discrétion professionnelle n’est pas intrinsèquement une bonne chose. Elle peut être nécessaire. Elle peut permettre une adaptation intelligente. Elle peut rendre possible une réponse véritablement individualisée. Mais elle peut également devenir un espace dans lequel se développe un abus de pouvoir professionnel.
Autrement dit, le problème ne peut pas être formulé sous la forme :
règle = mauvais ; discrétion = bon
pas davantage que sous la forme inverse :
règle = bon ; discrétion = mauvais.
La vraie question porte sur les conditions dans lesquelles cette discrétion s’exerce. C’est précisément là que je situe aujourd’hui ma limite.
Je ne souhaite pas supprimer la marge professionnelle. Je souhaite qu’elle puisse être argumentée.
« Je pense que c’est mieux pour lui »
Une phrase revient régulièrement dans les métiers de l’accompagnement : « Je pense que c’est mieux pour lui. »
Elle peut être parfaitement légitime. Elle peut être le résultat de nombreuses observations. Elle peut provenir d’années d’expérience. Mais elle possède également quelque chose de potentiellement dangereux.
Parce qu’une personne persuadée d’agir pour le bien d’une autre dispose d’une justification extraordinairement puissante.
On peut limiter quelqu’un : « Pour sa sécurité. » On peut éviter d’intervenir : « Pour préserver la relation. » On peut cacher une information : « Pour protéger sa confiance. » On peut contourner une règle : « Parce qu’elle n’est pas adaptée à son fonctionnement. » On peut décider à sa place : « Parce qu’il ne mesure pas les conséquences. »
Toutes ces affirmations peuvent parfois être vraies. Le problème n’est donc pas leur existence. Le problème apparaît si elles deviennent autosuffisantes.
« Je pense que c’est mieux » ne devrait probablement pas être la fin du raisonnement. Cela devrait être son début.
Pourquoi est-ce mieux ? Sur quoi repose cette hypothèse ? Quels bénéfices observons-nous ? Quels risques acceptons-nous ? Quelles alternatives avons-nous envisagées ? La personne participe-t-elle à cette réflexion ? L’équipe partage-t-elle cette analyse ? Quelle limite poserions-nous à notre tolérance ? Comment expliquerions-nous cette décision si un problème survenait ? Et la même décision serait-elle défendable pour une autre personne placée dans une situation comparable ?
Ces questions ne cherchent pas à empêcher l’exception. Elles permettent de transformer un jugement personnel en raisonnement professionnel partageable.
Sarah Banks : l’éthique ne supprime pas les responsabilités
Les travaux de Sarah Banks sur l’éthique et les valeurs du travail social me paraissent également éclairants. Elle rappelle notamment que l’éthique professionnelle ne se résume pas à appliquer mécaniquement un code.
Les professionnels rencontrent des conflits de valeurs, des tensions entre droits et responsabilités, des politiques parfois imparfaites et des situations dans lesquelles aucune réponse n’est entièrement satisfaisante. Mais l’existence de dilemmes éthiques ne signifie pas que toute décision devient également légitime.
Au contraire, elle impose de développer une capacité à rendre compte de ses choix.
C’est peut-être ici qu’une distinction devient importante : l’éthique n’est pas une permission de sortir du cadre. Elle est aussi ce qui permet de questionner les raisons pour lesquelles nous choisissons éventuellement de le faire.
Invoquer « l’éthique » sans pouvoir expliciter les principes en tension ne suffit pas. Sinon, ce mot risque de devenir une justification universelle.
Schön : être réflexif n’est pas faire ce que l’on veut
Donald Schön a profondément marqué la réflexion sur les professions avec le concept de praticien réflexif. Il montre que les professionnels ne travaillent pas uniquement à partir de connaissances théoriques appliquées mécaniquement.
Ils rencontrent des situations ambiguës, instables, inédites. Ils doivent réfléchir dans l’action, reformuler les problèmes et ajuster leur intervention.
Cette approche est particulièrement compatible avec le travail social. Elle permet aussi de comprendre pourquoi un règlement ne pourra jamais suffire. Mais le praticien réflexif de Schön n’est pas un professionnel qui fait simplement « comme il le sent ».
Réfléchir dans l’action signifie précisément être capable d’interroger ce que l’on fait. Pourquoi ai-je pris cette décision ? Qu’est-ce que j’ai interprété ? Quelles hypothèses ont orienté mon intervention ? Quel résultat cela produit-il ? Dois-je modifier mon action ?
La réflexivité introduit donc de la souplesse, mais également une exigence supplémentaire de responsabilité. Dans cette perspective, documenter une exception ou la reprendre en équipe n’est pas nécessairement bureaucratiser la pratique. Cela peut au contraire permettre à l’expérience individuelle de devenir apprentissage collectif.
La transmission : un exemple révélateur
La transmission des informations pose le même problème. Le travail d’équipe repose notamment sur une continuité de l’information. Nous rappelons régulièrement qu’une information pertinente doit circuler afin que les interventions restent cohérentes.
Mais il existe évidemment des limites. Toutes les informations n’ont pas vocation à être transmises. La personne accompagnée conserve un droit à l’intimité. La proportionnalité est essentielle. Une confidence n’est pas automatiquement une information éducative à diffuser.
Mais si chaque professionnel décide entièrement seul de ce qui sera transmis ou non, sans critères partagés, nous retrouvons exactement le même paradoxe.
Nous affirmons :
« La transmission est indispensable au travail d’équipe. »
Puis :
« Mais je décide personnellement quand cette règle ne s’applique pas. »
Il faut donc probablement pouvoir répondre à une question simple :
selon quels critères ?
La non-transmission peut être juste. Mais elle devrait être justifiable autrement que par la seule conviction personnelle du professionnel.
Cette tension entre transmission, loyauté, responsabilité et positionnement professionnel rejoint aussi la réflexion sur la parrêsia, la rhétorique et le double bind institutionnel, où se pose la question de la manière de nommer une incohérence tout en restant inscrit dans un collectif de travail.
L’exception doit pouvoir être assumée
Je ne crois pas que toutes les exceptions puissent être prévues dans un règlement. La réalité sera toujours plus inventive que les procédures. Une situation urgente peut imposer de décider immédiatement. Une règle peut produire, dans une situation particulière, un résultat manifestement contraire à son objectif. Une exception restera donc parfois nécessaire.
Mais je pense aujourd’hui qu’une exception professionnelle devrait pouvoir être expliquée, argumentée, assumée, transmise lorsqu’elle concerne l’équipe, documentée lorsqu’elle modifie significativement le cadre, et réinterrogée après coup.
La question de la responsabilité devient ici centrale. Si je revendique le pouvoir de ne pas appliquer une règle en raison de mon jugement professionnel, je revendique également une part de responsabilité dans cette décision.
Il serait difficilement cohérent de dire :
« Lorsque cela fonctionne, c’est la preuve de la pertinence de mon jugement professionnel »
mais, lorsque quelque chose se passe mal :
« Je n’ai aucune responsabilité puisque la personne reste responsable de ses actes. »
L’autonomie et la responsabilité devraient probablement évoluer ensemble.
Lorsque l’exception devient fréquente, c’est la règle qu’il faut interroger
C’est peut-être la conclusion la plus importante à laquelle m’ont conduit ces discussions. Une exception peut être pertinente. Deux également. Mais lorsque la même exception apparaît régulièrement, la situation change de nature.
Si nous devons constamment contourner une règle pour pouvoir travailler correctement, peut-être que le problème n’est plus l’exception. Le problème devient la règle.
Dans ce cas, pourquoi conserver officiellement un cadre que la pratique considère implicitement comme inadapté ? Pourquoi ne pas le remettre sur la table ? Pourquoi ne pas discuter collectivement de son objectif ? Pourquoi ne pas inscrire explicitement certaines dérogations ? Pourquoi ne pas créer des critères ? Pourquoi ne pas modifier la règle ?
Je préfère personnellement une règle souple mais honnête à une règle rigide dont tout le monde sait qu’elle est régulièrement contournée. Le premier système peut être cohérent. Le second entretient une différence permanente entre le cadre officiel et la pratique réelle.
Et c’est précisément là que la notion de congruence réapparaît.
La congruence institutionnelle
Peut-on parler de congruence à l’échelle d’une équipe ou d’une institution ? Le terme n’est plus ici utilisé exactement dans son sens rogerien original, mais l’analogie me paraît intéressante.
Une institution peut affirmer certaines valeurs. Elle peut afficher la participation, l’autodétermination, la sécurité, la responsabilité, le respect, l’inclusion, la communication, le travail d’équipe.
Mais ces mots n’ont de valeur réelle que s’ils trouvent une traduction suffisamment cohérente dans les pratiques.
La congruence institutionnelle pourrait alors être comprise comme la recherche d’une continuité entre les valeurs affichées, les règles créées, les pratiques professionnelles, et les responsabilités assumées.
Il ne s’agit pas d’exiger une perfection impossible. Une institution est faite d’êtres humains. Il y aura des contradictions. Des erreurs. Des décisions prises dans l’urgence. Des désaccords.
La congruence n’est pas l’absence de contradiction. Elle consiste peut-être davantage à ne pas organiser la contradiction comme mode normal de fonctionnement.
Si nous constatons un décalage durable entre ce que nous affirmons et ce que nous faisons, nous devons pouvoir le regarder. Et éventuellement changer ce que nous faisons. Ou changer ce que nous affirmons.
Mais maintenir durablement les deux sans les confronter crée une forme d’incohérence institutionnelle.
Le cadre comme garde-fou contre le pouvoir du professionnel
Cette réflexion me conduit enfin à voir différemment les procédures. J’ai longtemps pu associer les procédures à quelque chose de relativement administratif. Une limitation nécessaire. Un cadre parfois lourd.
Pourtant, je commence à y voir également une autre fonction : protéger la personne accompagnée de notre propre subjectivité.
Le professionnel possède un pouvoir considérable. Il peut transmettre ou ne pas transmettre. Intervenir ou attendre. Accorder davantage de liberté ou renforcer une surveillance. Soutenir une demande ou la freiner. Interpréter un comportement comme inquiétant ou comme insignifiant.
Plus la personne accompagnée est vulnérable, plus cette asymétrie peut devenir importante.
Or nous possédons tous une histoire. Des valeurs. Des préférences. Des expériences. Des blessures. Des convictions. Des sympathies et des antipathies.
Nous pouvons être convaincus d’agir correctement tout en étant influencés par ces éléments.
Le cadre peut donc devenir un garde-fou non pas contre notre mauvaise volonté, mais précisément contre notre certitude d’avoir raison.
Et cette fonction me paraît profondément éthique.
Ni rigidité ni relativisme
Je ne défends donc pas une vision dans laquelle :
« Une règle existe, il faut l’appliquer quoi qu’il arrive. »
Ce serait nier toute la complexité du travail social.
Je défends plutôt un mouvement :
règle → application → observation → réflexion → discussion → éventuelle modification → nouveau cadre.
C’est un fonctionnement dynamique. La règle peut mourir. Elle peut être modifiée. Elle peut devenir plus souple. Elle peut intégrer de nouvelles exceptions. Elle n’est pas sacrée.
Ce que je remets en question est plutôt ce fonctionnement :
règle → désaccord personnel → transgression → justification personnelle → absence de discussion → maintien officiel de la règle → nouvelle transgression.
Dans ce système, le cadre ne peut quasiment plus apprendre. Chaque professionnel porte une partie de la pratique dans son propre fonctionnement. Les exceptions restent individuelles.
Et les personnes accompagnées doivent finalement apprendre non seulement les règles de l’institution, mais également les règles de chaque éducateur.
Être garant du cadre : une définition personnelle
Je peux donc aujourd’hui préciser ce que signifie pour moi être garant du cadre.
Cela signifie : connaître les règles auxquelles je participe ; comprendre leur objectif ; les expliquer ; chercher à les appliquer avec cohérence ; individualiser mon accompagnement à l’intérieur de celles-ci ; repérer lorsqu’une règle produit un problème ; pouvoir défendre une exception lorsqu’elle est nécessaire ; accepter d’argumenter cette exception ; en assumer la responsabilité professionnelle ; la partager lorsque le collectif est concerné ; et demander une évolution du cadre lorsque les exceptions deviennent suffisamment nombreuses pour montrer que celui-ci ne fonctionne plus.
La rigidité serait :
« La règle ne doit jamais changer. »
Ce n’est pas ma position.
Ma position serait plutôt :
« Tant que nous décidons collectivement qu’une règle existe, elle doit avoir une réalité. Lorsqu’elle ne correspond plus à la réalité, ayons collectivement le courage de la modifier. »
Une réflexion à un moment T
Ce texte ne constitue pas une doctrine. Encore moins une vérité définitive sur le travail social. Il représente l’état de ma réflexion aujourd’hui, à un moment précis de ma formation et de ma construction professionnelle.
Les collègues avec lesquels j’ai discuté ne m’ont pas seulement opposé des arguments. Ils m’ont obligé à réfléchir. Leurs positions ont mis en évidence quelque chose que je n’avais peut-être pas encore suffisamment formulé : ma propre limite en matière de cohérence professionnelle.
Je peux accepter l’exception. Je peux accepter l’incertitude. Je peux accepter qu’un règlement soit imparfait. Je peux accepter qu’un professionnel prenne une décision inattendue face à une situation exceptionnelle. Je peux accepter que ma propre lecture soit remise en question.
Mais j’ai beaucoup plus de difficulté avec un système dans lequel une règle collective demeure officiellement valable tout en devenant individuellement facultative selon les valeurs, la sensibilité ou l’interprétation de chaque professionnel.
Car dans ce cas, une question demeure :
où se trouve réellement le cadre ?
Peut-être ma réflexion évoluera-t-elle. Peut-être l’expérience me conduira-t-elle à accepter davantage de zones grises. Peut-être certaines situations futures me montreront-elles que je place actuellement le curseur trop près du cadre. Ou peut-être renforceront-elles cette conviction.
Mais aujourd’hui, le principe que je retiens pourrait être formulé ainsi :
Une règle peut être discutée, interprétée, amendée, adaptée ou remplacée ; elle ne peut pas être simultanément proclamée collectivement et rendue facultative individuellement sans que cette contradiction soit interrogée.
Et j’y ajouterais désormais un deuxième principe :
La congruence professionnelle suppose de chercher une continuité entre ce que nous affirmons, ce que nous demandons aux personnes accompagnées et ce que nous nous autorisons nous-mêmes à faire.
Il ne s’agit donc pas uniquement de respecter des procédures. Il s’agit de cohérence. De responsabilité. Et peut-être, finalement, de crédibilité.
Parce qu’un professionnel peut difficilement demander à l’autre d’habiter un cadre qu’il refuse lui-même d’habiter. Et parce que lorsque l’exception devient progressivement la norme, ce n’est peut-être plus à l’individu de contourner la règle.
C’est au cadre d’avoir le courage d’évoluer.
Références et pistes de lecture
Les références ci-dessous permettent de prolonger les différentes dimensions abordées dans cet article : éthique du travail social, congruence, discrétion professionnelle, pouvoir de décision, responsabilité et pratique réflexive. Je conserve ici les textes scientifiques et ouvrages de référence mobilisés dans la réflexion, tout en ajoutant plusieurs livres disponibles en français afin de rendre ces pistes de lecture plus directement accessibles.
Banks, S. (2020). Ethics and Values in Social Work (5e éd.). Bloomsbury Academic. Un ouvrage de référence sur les valeurs du travail social, les dilemmes éthiques, les codes professionnels, les droits des personnes accompagnées et les tensions entre responsabilités professionnelles, procédures et organisations.
Evans, T., & Harris, J. (2004). Street-Level Bureaucracy, Social Work and the (Exaggerated) Death of Discretion. British Journal of Social Work, 34(6), 871–895. https://doi.org/10.1093/bjsw/bch106 Particulièrement pertinent pour la présente réflexion : les auteurs analysent la discrétion professionnelle en travail social et rappellent qu’elle ne constitue ni un bien ni un mal en elle-même. Elle peut soutenir une pratique adaptée, mais également créer un espace dans lequel le pouvoir professionnel s’exerce de manière problématique.
Lipsky, M. (1980). Street-Level Bureaucracy: Dilemmas of the Individual in Public Services. Russell Sage Foundation. Texte majeur sur le pouvoir discrétionnaire des professionnels de première ligne. Lipsky montre comment ceux-ci ne se contentent pas d’appliquer les politiques et les règles : par leurs décisions quotidiennes, ils participent concrètement à leur mise en œuvre et donc, dans une certaine mesure, à leur fabrication.
Rogers, C. R. (1957). The Necessary and Sufficient Conditions of Therapeutic Personality Change. Journal of Consulting Psychology, 21(2), 95–103. https://doi.org/10.1037/h0045357 Rogers y expose notamment la congruence comme une condition centrale de la relation thérapeutique. Bien que son propos concerne la psychothérapie et non le cadre institutionnel du travail social, son concept offre une piste particulièrement intéressante pour réfléchir à la cohérence entre posture affichée, expérience du professionnel et comportement réel.
Schön, D. A. (1983). The Reflective Practitioner: How Professionals Think in Action. Basic Books. Schön montre que la compétence professionnelle ne consiste pas seulement à appliquer des savoirs ou des procédures mais également à réfléchir dans et sur l’action. Sa pensée permet d’envisager une souplesse professionnelle qui ne soit ni improvisation arbitraire ni obéissance mécanique.
Pour poursuivre avec des ouvrages disponibles en français :
Rogers, C. R. (2025). Le développement de la personne (2e éd. française). InterÉditions, collection Soins et Psy. ISBN : 978-2-7296-2448-4. Cette édition française de On Becoming a Person développe notamment la relation d’aide, l’authenticité, la cohérence interne et les conditions relationnelles favorisant le développement de la personne. Elle permet d’approfondir directement la notion de congruence utilisée dans cet article. Voir le livre chez Payot.
Bouquet, B. (2024). Éthique et travail social : une recherche du sens (3e éd.). Dunod. ISBN : 978-2-10-086932-9. Cet ouvrage français est particulièrement proche des questions développées ici : conflits de valeurs, discernement et décision éthique, confidentialité, partage des informations, écrits de régulation, instances de discussion et construction d’une éthique professionnelle commune. Consulter l’ouvrage sur Cairn.
Rouzel, J. (2022). Le travail d’éducateur spécialisé : éthique et pratique (5e éd.). Dunod. ISBN : 978-2-10-082505-9. Un ouvrage directement ancré dans le travail éducatif, avec des chapitres consacrés notamment aux garde-fous de la relation éducative, à la prise de risque, à la responsabilité, à l’éthique et à l’institutionnel. Il apporte un prolongement particulièrement concret à la question du cadre et de la responsabilité professionnelle. Consulter l’ouvrage sur Cairn.
Schön, D. A. (1994). Le praticien réflexif : à la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel. Éditions Logiques. ISBN : 978-2-89381-226-7. Traduction française de l’ouvrage de référence de Donald Schön. Il permet d’approfondir la réflexion sur ce que le professionnel apprend dans l’action, sur la manière dont il analyse sa pratique et sur la construction d’un savoir professionnel qui ne se réduit pas à l’application mécanique de procédures. Voir la fiche du livre chez Payot.
Pour prolonger la réflexion
Ces références ne tranchent pas définitivement la question. Elles permettent plutôt d’en faire apparaître la complexité.
Rogers rappelle l’importance de la congruence. Lipsky montre que le pouvoir discrétionnaire du professionnel est inévitable. Evans et Harris invitent à ne pas idéaliser ce pouvoir. Schön rappelle que la pratique professionnelle nécessite réflexion et adaptation. Banks replace ces décisions dans un espace de responsabilités et de conflits éthiques.
Ces approches ne conduisent donc ni à défendre la règle absolue ni à célébrer une liberté professionnelle sans limites. Elles conduisent plutôt à une question qui reste ouverte :
comment conserver suffisamment de liberté pour accompagner réellement une personne singulière, tout en maintenant suffisamment de cadre, de congruence et de responsabilité collective pour que cette liberté ne devienne jamais arbitraire ?
Pour aller plus loin
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Une exploration de la parole professionnelle dans l’institution : comment nommer une tension, une incohérence ou un dysfonctionnement tout en tenant compte du collectif, de la hiérarchie, de la loyauté et du risque relationnel.
Lire l’article ↗Questions fréquentes
Une FAQ dédiée au cadre institutionnel, aux règles, aux exceptions, à la congruence, à la responsabilité professionnelle et à la marge d’appréciation en travail social. L’objectif est de préciser la réflexion développée dans cet article : comment préserver suffisamment de souplesse pour accompagner une personne singulière, tout en maintenant un cadre commun, compréhensible, argumentable et suffisamment cohérent pour éviter que l’individualisation ne devienne arbitraire.
Cadre Que signifie être garant du cadre en travail social ?
Lorsque je parle d’être garant du cadre, je ne parle pas d’une posture policière ou d’une application mécanique des règles. Pour moi, être garant du cadre signifie reconnaître que lorsqu’une institution définit collectivement certaines règles, les professionnels participent à leur réalité quotidienne. Ils les expliquent, les interprètent, les mettent en œuvre et participent aussi, lorsque cela devient nécessaire, à leur remise en question.
Un règlement posé dans un classeur n’accompagne personne. Il prend une réalité à travers les pratiques. C’est pour cette raison que je considère qu’un professionnel ne peut pas utiliser le cadre lorsqu’il lui est utile, puis considérer qu’il devient facultatif lorsqu’il ne correspond plus à son appréciation personnelle. Si le cadre pose problème, il peut et doit être interrogé.
Être garant du cadre ne signifie pas protéger une règle contre toute évolution. Cela signifie protéger la cohérence entre ce qui est annoncé, ce qui est demandé et ce qui est réellement pratiqué.
Exception Une règle institutionnelle doit-elle toujours être appliquée sans exception ?
Non. Ce n’est pas la position que je défends. La réalité humaine est trop complexe pour être entièrement prévue par un règlement, et certaines situations nécessitent une adaptation, voire une dérogation. Une situation urgente, un contexte exceptionnel ou les besoins particuliers d’une personne peuvent conduire un professionnel à prendre une décision différente de celle habituellement prévue.
Ce qui me paraît important, c’est la manière dont cette exception est construite. Elle devrait pouvoir être expliquée, argumentée, assumée et, lorsqu’elle concerne le fonctionnement collectif, reprise avec l’équipe. Je fais donc une différence entre une exception professionnelle justifiable et une règle qui devient simplement facultative selon la personne qui travaille ce jour-là.
L’exception ne me pose pas problème en elle-même. Ce qui me questionne est l’exception invisible, permanente ou uniquement fondée sur la préférence personnelle du professionnel.
Individualisation Individualiser l’accompagnement signifie-t-il adapter les règles à chaque personne ?
Je distingue l’individualisation de l’accompagnement et l’individualisation systématique des règles. Deux personnes peuvent avoir besoin de moyens complètement différents pour atteindre un même objectif ou évoluer à l’intérieur d’un même cadre. L’une sera autonome, une autre aura besoin d’un rappel, une troisième d’un accompagnement beaucoup plus soutenu.
Pour moi, c’est là que se situe une grande partie du travail éducatif : adapter la manière d’accompagner sans nécessairement rendre chaque règle individuelle. Lorsque toute singularité devient automatiquement une exception à la règle, une difficulté apparaît, car toute personne est singulière. Si chaque individualité constitue en elle-même une exception, le cadre commun finit par perdre sa fonction.
Individualiser l’accompagnement ne signifie pas nécessairement créer un règlement différent pour chaque personne accompagnée.
Discrétion Quelle différence entre marge d’appréciation professionnelle et arbitraire ?
La marge d’appréciation professionnelle me paraît indispensable. Aucun règlement ne peut indiquer précisément comment intervenir dans chaque situation humaine. Le professionnel doit observer, comprendre, hiérarchiser les priorités et choisir une manière d’agir. Les travaux de Michael Lipsky sur la bureaucratie de terrain montrent d’ailleurs combien ce pouvoir discrétionnaire est inhérent aux métiers de première ligne.
L’arbitraire commence à mes yeux lorsque la décision devient difficilement partageable autrement que par « moi, je pense que ». Une décision professionnelle peut être singulière tout en restant argumentable. Un collègue peut ne pas être d’accord avec moi, mais il devrait pouvoir comprendre mon raisonnement, les critères utilisés, les risques envisagés et la responsabilité que j’accepte d’assumer.
Le cas par cas est nécessaire. Mais le cas par cas professionnel ne devrait pas devenir une succession de décisions impossibles à expliquer autrement que par la sensibilité personnelle de chacun.
Congruence Qu’est-ce que la congruence professionnelle dans cette réflexion ?
J’emprunte avec prudence la notion de congruence à Carl Rogers. Dans son cadre d’origine, elle concerne notamment l’authenticité et la cohérence du thérapeute dans la relation. Je ne prétends pas que Rogers parlait des règlements institutionnels. Je trouve simplement ce concept particulièrement intéressant pour interroger la cohérence professionnelle.
Dans cette réflexion, je parle de congruence lorsqu’il existe une continuité suffisante entre ce que j’affirme, ce que je demande aux personnes accompagnées, les valeurs que je défends et ce que je m’autorise moi-même à faire. Si je rappelle constamment l’importance d’un cadre tout en le considérant facultatif pour moi, il existe à mes yeux une contradiction qui mérite au minimum d’être regardée.
La congruence ne signifie pas être parfait. Elle signifie pouvoir regarder les écarts entre nos principes et nos pratiques au lieu de les rendre invisibles.
Éthique L’éthique peut-elle justifier de s’écarter d’une règle institutionnelle ?
Oui, une tension réelle peut exister entre une règle institutionnelle et ce qu’un professionnel estime juste dans une situation particulière. Le travail social rencontre régulièrement des conflits entre autonomie, protection, sécurité, droits individuels, responsabilités collectives et exigences organisationnelles. C’est précisément pour cette raison que la réflexion éthique est importante.
Mais pour moi, invoquer l’éthique ne suffit pas à rendre automatiquement une transgression légitime. Il faut pouvoir préciser quels principes sont en tension, pourquoi l’écart paraît nécessaire, quelles conséquences ont été envisagées et comment cette décision peut être assumée. Sinon, « c’est éthique » risque simplement de devenir une autre manière de dire « personnellement, je préfère faire autrement ».
L’éthique ne supprime pas la nécessité d’argumenter. Au contraire, elle augmente selon moi l’exigence de pouvoir expliquer pourquoi une décision a été prise.
Responsabilité Un professionnel qui décide d’une exception doit-il en assumer la responsabilité ?
Oui, au moins au niveau de sa responsabilité professionnelle dans la décision qu’il prend. Cela ne signifie pas qu’un éducateur devient automatiquement juridiquement responsable de tout ce qu’une personne accompagnée pourrait ensuite faire. Les questions de responsabilité juridique répondent à des conditions précises et ne peuvent pas être résumées aussi simplement.
En revanche, si je revendique ma marge professionnelle pour décider qu’une règle ne doit pas être appliquée dans une situation donnée, il me paraît cohérent que je sois également capable d’assumer cette décision, de l’expliquer et d’en analyser les conséquences. Je serais mal à l’aise avec un système où l’autonomie du professionnel serait revendiquée lorsque le résultat est positif, mais où toute responsabilité disparaîtrait dès qu’une difficulté survient.
Pour moi, pouvoir professionnel et responsabilité professionnelle doivent rester liés.
Transmission Pourquoi la transmission d’informations pose-t-elle la même question que les règles ?
Parce que le même paradoxe peut apparaître. Nous pouvons défendre la transmission comme une condition importante du travail d’équipe, de la continuité et de la cohérence, tout en considérant ensuite que chaque professionnel peut décider seul quelles informations pertinentes seront ou non partagées. Or toutes les informations ne doivent évidemment pas circuler : l’intimité, la confidentialité, la pertinence et la proportionnalité restent essentielles.
Ce qui m’intéresse est donc moins « faut-il tout transmettre ? » que « sur quels critères décidons-nous de transmettre ou de ne pas transmettre ? ». Si une information reste confidentielle pour des raisons professionnelles clairement identifiables, cela peut être parfaitement cohérent. Si elle disparaît simplement parce que le professionnel ne souhaite pas la partager, le fonctionnement collectif devient beaucoup plus difficile à comprendre.
La bonne transmission n’est pas la transmission de tout. C’est une transmission suffisamment pertinente, proportionnée et cohérente pour permettre un véritable travail collectif.
Équipe Pourquoi un cadre commun est-il important dans une équipe éducative ?
Un cadre commun ne signifie pas que tous les éducateurs doivent intervenir exactement de la même manière. Une équipe est composée de personnalités, d’expériences et de sensibilités différentes, et cette diversité peut être une richesse. En revanche, il me paraît important que les personnes accompagnées puissent reconnaître certaines continuités dans les limites, les attentes et les principes qui structurent leur environnement.
Si une même situation reçoit systématiquement une réponse radicalement différente selon l’éducateur présent, la personne accompagnée finit par devoir apprendre non seulement le règlement de l’institution, mais aussi le règlement implicite de chaque professionnel. Pour certaines personnes, cela peut rendre l’environnement moins lisible et moins prévisible.
La cohérence d’équipe n’exige pas des professionnels identiques. Elle suppose un socle commun suffisamment clair pour que la diversité des pratiques reste compréhensible.
Évolution Que faire lorsqu’une règle produit constamment des exceptions ?
C’est probablement l’un des points les plus importants de ma réflexion. Une exception ponctuelle peut montrer que la réalité est plus complexe que le règlement. Mais lorsque la même exception revient régulièrement, je pense qu’elle produit une information sur la règle elle-même. Peut-être qu’elle est trop rigide, dépassée, mal formulée ou simplement plus adaptée à la pratique réelle.
Dans ce cas, je préfère que l’équipe ouvre le débat et fasse évoluer le cadre plutôt que d’entretenir indéfiniment une différence entre la règle officielle et la pratique réelle. Une règle peut être modifiée, assouplie, enrichie de critères de dérogation ou même supprimée. Elle n’a pas vocation à devenir éternelle.
Lorsque l’exception devient récurrente, ce n’est peut-être plus l’exception qu’il faut justifier : c’est la règle qu’il faut réinterroger.
Rigidité Défendre le respect du cadre, est-ce être rigide ou procédurier ?
Pas nécessairement. La rigidité consisterait pour moi à considérer qu’une règle ne peut jamais être questionnée, même lorsqu’elle produit des effets manifestement inadéquats. Ce n’est pas ce que je défends. Je considère au contraire qu’un cadre doit pouvoir apprendre de la pratique, être discuté et évoluer.
Ma limite se situe ailleurs : tant que nous présentons collectivement une règle comme valable, je pense qu’elle doit conserver une réalité suffisamment identifiable. Si nous constatons qu’elle ne fonctionne plus, je préfère que nous ayons le courage de la modifier plutôt que de la maintenir officiellement tout en l’annulant progressivement dans les pratiques individuelles.
Pour moi, la souplesse ne consiste pas à rendre le cadre facultatif. Elle consiste aussi à savoir faire évoluer le cadre lorsqu’il ne remplit plus correctement sa fonction.
Réflexivité Cette réflexion constitue-t-elle une position définitive sur le travail social ?
Non. Cet article représente ma réflexion à un moment précis de ma formation et de ma construction professionnelle. Elle est née de discussions avec des collègues dont je ne cherche pas à caricaturer ou à invalider les positions. Au contraire, leurs arguments m’ont obligé à préciser les miens et à examiner plus profondément ce que signifient pour moi le cadre, la responsabilité et la cohérence.
Ma réflexion peut évoluer avec l’expérience, les situations rencontrées, les lectures et les échanges professionnels. Peut-être que certaines expériences futures déplaceront mes limites. C’est aussi ce qui me paraît important dans une pratique réflexive : pouvoir défendre une position suffisamment clairement aujourd’hui tout en restant capable de la remettre au travail demain.
Je ne cherche pas ici à produire une doctrine. Je cherche à rendre explicite une réflexion professionnelle pour qu’elle puisse être discutée, confrontée et continuer à évoluer.
Indexation
Cette section précise les repères sémantiques, le cadre conceptuel et les orientations professionnelles de l’article. Elle soutient une lecture contextualisée et une indexation cohérente des contenus consacrés au travail social, au cadre institutionnel, aux règles professionnelles, aux exceptions, à la congruence, à la responsabilité, à la discrétion professionnelle, à l’individualisation de l’accompagnement, à la transmission d’informations, à l’éthique professionnelle et à la pratique réflexive.
Type d'article
Article de fond, réflexif et professionnel consacré au travail social et à la manière dont les professionnels peuvent articuler cadre institutionnel, individualisation de l’accompagnement, règles communes, exceptions, responsabilité et autonomie professionnelle. Le texte est issu d’une réflexion personnelle nourrie par des discussions entre collègues, par l’expérience de terrain et par plusieurs références théoriques issues du travail social, de l’éthique professionnelle, de la pratique réflexive et de l’approche centrée sur la personne. Il s’adresse principalement aux professionnels du travail social, éducateurs, assistants socio-éducatifs, étudiants, responsables d’équipe, professionnels de l’accompagnement et lecteurs intéressés par les questions de posture, de pouvoir professionnel et de fonctionnement institutionnel.
Sujet principal
Interroger la place des règles et des exceptions dans le travail social en distinguant la souplesse professionnelle, la marge d’appréciation et l’individualisation de l’accompagnement d’une application arbitraire du cadre. L’article développe l’idée qu’une règle peut être discutée, adaptée, amendée ou remplacée, mais que sa coexistence avec des exceptions individuelles permanentes crée une incohérence lorsque ces exceptions ne sont ni explicitées, ni argumentées, ni assumées collectivement. La réflexion conduit à considérer que lorsqu’une exception devient récurrente, c’est parfois le cadre lui-même qui doit être remis en question et faire l’objet d’une évolution institutionnelle.
Intention de recherche
Comprendre comment concilier règles institutionnelles, individualisation et marge d’appréciation professionnelle en travail social ; réfléchir à la responsabilité du professionnel lorsqu’il décide d’une exception ; comprendre la différence entre discrétion professionnelle et arbitraire ; interroger le rôle du cadre comme garde-fou face au pouvoir du professionnel ; réfléchir à la congruence entre les valeurs affichées, les règles collectives et les pratiques réelles. L’article répond notamment aux recherches liées au cadre institutionnel en travail social, aux règles en institution sociale, aux exceptions professionnelles, à la responsabilité professionnelle, à l’éthique en travail social, à la congruence professionnelle, au pouvoir discrétionnaire, à l’individualisation de l’accompagnement et à la pratique réflexive.
Public concerné
Travailleurs sociaux, éducateurs sociaux, assistants socio-éducatifs, éducateurs spécialisés, étudiants en travail social, professionnels travaillant en institution, responsables d’équipe, cadres socio-éducatifs, professionnels de la relation d’aide et personnes intéressées par les questions de posture professionnelle, d’éthique, de responsabilité et de fonctionnement institutionnel. L’article peut également intéresser les personnes accompagnées, les proches et les partenaires institutionnels souhaitant mieux comprendre les tensions entre règles collectives, adaptation individuelle, autonomie professionnelle et cohérence d’équipe.
Cadre conceptuel
Travail social, cadre institutionnel, règlement institutionnel, règle commune, exception, dérogation, adaptation, individualisation de l’accompagnement, discrétion professionnelle, marge d’appréciation, arbitraire, pouvoir professionnel, responsabilité professionnelle, responsabilité collective, congruence professionnelle, congruence institutionnelle, exemplarité, cohérence d’équipe, transmission d’informations, confidentialité, proportionnalité, pratique réflexive, autonomie professionnelle, apprentissage collectif, éthique professionnelle, conflits de valeurs, accompagnement socio-éducatif, protection de la personne accompagnée, subjectivité du professionnel, garde-fous institutionnels et évolution des pratiques. Les principaux repères théoriques mobilisés dans l’article sont Carl Rogers, Michael Lipsky, Tony Evans, John Harris, Sarah Banks et Donald Schön.
Thématiques associées
Éthique et travail social, posture professionnelle, cadre institutionnel, règles et limites, responsabilité éducative, pouvoir discrétionnaire, autonomie professionnelle, travail en équipe, transmission professionnelle, individualisation, congruence, cohérence entre valeurs et pratiques, injonctions institutionnelles, fonctionnement d’équipe, réflexivité, décision professionnelle, responsabilité collective, pratiques éducatives, accompagnement des personnes vulnérables, conflits de valeurs, institution sociale, changement institutionnel, exceptions au règlement, adaptation du cadre et régulation du pouvoir professionnel.
Positionnement éditorial
L’article adopte une posture réflexive, nuancée et volontairement non doctrinale. Il ne défend ni une application mécanique des règles ni une liberté professionnelle absolue. Il reconnaît la nécessité de l’individualisation, de la marge d’appréciation et de l’adaptation aux situations complexes tout en interrogeant les risques liés à une application du cadre reposant uniquement sur la sensibilité ou les valeurs personnelles du professionnel. La réflexion insiste sur la possibilité d’argumenter, de transmettre, de documenter et d’assumer les exceptions importantes, ainsi que sur la nécessité de faire évoluer les règles lorsque les dérogations deviennent récurrentes. Le texte est présenté comme une réflexion située à un moment donné de la construction professionnelle de son auteur et comme un outil destiné à nourrir le débat sur l’éthique et la posture en travail social.
Idée centrale
Une règle peut être discutée, interprétée, amendée, adaptée ou remplacée ; elle devient problématique lorsqu’elle reste officiellement proclamée comme règle collective tout en étant rendue facultative individuellement sans que cette contradiction soit interrogée. La souplesse professionnelle peut ainsi inclure des exceptions, mais ces exceptions gagnent à rester explicables, argumentables et assumables. Lorsqu’elles deviennent suffisamment fréquentes pour constituer la pratique réelle, elles indiquent potentiellement que la règle ou le cadre institutionnel doit évoluer.
Congruence professionnelle
La notion de congruence est mobilisée à partir de Carl Rogers comme outil de réflexion, sans présenter Rogers comme théoricien du règlement institutionnel. Elle permet ici d’interroger la continuité entre ce que le professionnel affirme, les valeurs qu’il défend, ce qu’il demande aux personnes accompagnées et ce qu’il s’autorise lui-même à faire. La congruence professionnelle n’est pas présentée comme une exigence de perfection, mais comme une capacité à reconnaître et à travailler les écarts entre principes déclarés et pratiques effectives.
Pouvoir discrétionnaire et responsabilité
L’article s’appuie sur les travaux de Michael Lipsky concernant la street-level bureaucracy pour rappeler que les professionnels de terrain disposent nécessairement d’une marge d’appréciation lorsqu’ils transforment des règles générales en interventions concrètes. Les travaux de Tony Evans et John Harris permettent de prolonger cette réflexion en soulignant que la discrétion professionnelle peut favoriser l’adaptation mais peut également devenir un espace de pouvoir problématique. L’article défend donc une relation étroite entre autonomie professionnelle, capacité à justifier une décision et responsabilité quant aux choix effectués.
Éthique et pratique réflexive
Les travaux de Sarah Banks sont mobilisés pour situer les décisions professionnelles dans un espace où se rencontrent valeurs, responsabilités, droits des personnes accompagnées, exigences institutionnelles et conflits éthiques. Donald Schön apporte le cadre du praticien réflexif : la compétence professionnelle ne consiste pas uniquement à appliquer une procédure mais également à observer, questionner et ajuster son action. Dans cette perspective, la discussion d’une exception, sa documentation et sa reprise en équipe peuvent devenir des outils d’apprentissage collectif plutôt que de simples contraintes administratives.
Liens internes pertinents
Le lecteur peut prolonger cette réflexion avec l’article consacré au double-bind institutionnel en travail social, qui interroge les situations où les valeurs affichées, les règles et les pratiques réelles deviennent contradictoires. Il peut également consulter la réflexion sur la parrêsia, la rhétorique et le double bind institutionnel, consacrée à la manière de nommer une incohérence, de prendre position et de maintenir une parole professionnelle au sein d’un collectif et d’une hiérarchie.
Articles complémentaires
Double-bind institutionnel en travail social : réflexion sur les contradictions entre cadre formel, attentes institutionnelles et pratiques professionnelles. Parrêsia, rhétorique et double bind institutionnel : réflexion sur la parole professionnelle, la loyauté, le désaccord, la hiérarchie et la capacité à nommer les tensions institutionnelles. Ces contenus forment un ensemble éditorial autour de l’éthique, de la cohérence institutionnelle, de la responsabilité et de la posture professionnelle.
Parcours utilisateur conseillé
Le lecteur peut commencer par cet article afin d’explorer la tension entre règles, exceptions et responsabilité professionnelle. Il peut ensuite poursuivre avec le contenu consacré au double-bind institutionnel pour approfondir les contradictions pouvant apparaître entre cadre officiel et réalité du terrain, puis consulter l’article sur la parrêsia et la parole professionnelle afin d’interroger la manière dont ces contradictions peuvent être nommées, discutées et travaillées dans un collectif professionnel.
À propos de l'auteur
Rayan Gori est hypnothérapeute, auteur et professionnel du travail social en formation. Ses articles consacrés au travail social proposent des réflexions issues de situations professionnelles, de discussions de terrain et de lectures théoriques autour de la posture, de l’éthique, de la responsabilité, des relations institutionnelles et des mécanismes de communication. Ces textes ne cherchent pas à établir une doctrine professionnelle universelle mais à rendre explicites des questionnements, à les confronter à différentes références et à créer des supports de réflexion pouvant continuer à évoluer avec l’expérience.
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